Par Ivan Terrisse
Lorsque je suis entré dans ce rade, j’ai tout de suite remarqué Dédé affalé sur le comptoir s’accrochant à son verre de Picon, comme si celui-ci était le seul pilier fiable de la réalité.
Je lui tapai alors sur l’épaule pour lui demander d’une voix forte: « Ben alors, ma vieille carne, qu’est-ce donc que tu fais là ? Tout déprimé à broyer du noir, peuchère ? »
Il se retourna vers moi. Ses yeux débordaient de bière et de larmes et il hoqueta dans un sanglot: » Ma ma mia… mon… mon ….Miam- miam… mon Mamyia… » Comprenant qu’il lui fallait un peu de substance solide pour qu’il puisse m’expliquer ce qui n’allait pas, je commandai au tenancier un café noir pour mézigue et un casse-dalle pour Dédé. Celui-ci se jeta voracement dessus, tout en bavant et pleurant. Quand il retrouva un peu son calme, il m’expliqua: « ben voilà, j’ai fait des prises de vue avec mon Mamiya RB67 et toutes mes photos sont complètement sous-exposées… je ne comprends plus rien, mon fidèle Mamiya… Pourquoi me fait-il ça ? »
Je lui demandai alors si il avait tenu compte de la distance de tirage. Il me répondit »de quoi donc est-ce que tu me baragouines? ». Pour mieux expliquer mon propos, je sortis mon Mamiya de ma poche (ndlr: l’auteur de ce billet a de très grandes poches).
Je lui montrai que sur le côté droit du Mamiya, se trouvait une petite plaque indiquant la quantité de lumière à rajouter en fonction de l’objectif utilisé et de la distance de mise au point:
Ainsi, quand on utilise un objectif de 360 mm et que la mise au point est réalisée à la distance minimum de mise au point, si l’on suit la courbe orange, on se rend compte que la distance minimum de mise au point est de 3 m environ. La courbe orange arrive dans la zone contenant des points blancs. Si l’on se reporte aux références en bas de ce graphique, on se rend compte que la zone à points blancs correspond à +0,5. Autrement dit, il faut rajouter un demi diaph en plus.
De même, si l’on utilise un objectif de 180 mm à sa distance minimale de mise au point ( cette distance est limitée physiquement par la distance à laquelle il est possible d’étirer le soufflet):
- On suit la courbe verte, et on s’aperçoit que la distance minimale de mise au point est alors 1,2 m.
- La courbe arrive dans la zone blanche avec des petits points noirs et l’on peut constater que cette zone correspond à une augmentation de 1 diaph et demi.

Evidemment, cela ne vaut pas uniquement pour la distance minimale de mise au point. Si l’on fait fait la mise au point comme dans l’exemple ci-dessous c’est-à-dire à 1,3 m environ, on se rend compte que la courbe verte (celle se rapportant donc à un objectif de 180 mm) arrive dans la zone hachurée correspondant à une augmentation de 1 diaph.
Toute cette manipulation tient du fait que l’éclairement d’une surface dépend de la distance à la source qui l’éclaire. Et l’entrée de l’objectif est une source de lumière. Ainsi quand l’objectif s’éloigne du capteur ou de la pellicule, cette surface photosensible reçoit alors moins d’éclairement.
Lorsque l’on fait la mise au point, on fait varier la distance entre l’objectif et la surface sensible à la lumière. Plus l’objet que l’on photographie est proche, plus la distance entre l’objectif et l’appareil est importante.
Les traits rouges symbolisent les trajets des rayons lumineux issus du sujet photographié (le petit smiley à gauche).
Avec les appareils reflex modernes courants, cela ne pose pas de problème: la mesure de lumière se fait à travers l’objectif (et oui TTL: through the lens). Mais avec d’autres appareils comme les chambres photographiques ou certains moyens formats, il faut corriger la mesure de lumière (qui est faite à la cellule indé (comme le rock) ou même avec un autre appareil photo). Le Mamyia résout le problème d’un seul coup d’oeil, grâce à cette petite plaque. Quand on utilise une chambre photo, il faut procéder à un petit calcul que nous allons voir.
Une chambre photographique est un appareil photo « à l’ancienne, Etienne ». C’est un appareil composé de deux corps séparés par un soufflet : l’un des corps soutient l’objectif et l’autre corps supporte la pellicule. C’est ici, une description bien courte, pour ne pas faire perdre le fil au lecteur.
Comme la distance augmente entre l’objectif et le film, il y a forcément une perte de lumière. Celle-ci s’établit par une simple manipulation et un petit calcul : il faut d’abord mesurer la distance entre l’objectif et le plan film. On utilise alors le « coefficient de tirage ». Celui-ci est égal la distance de tirage T en mm (c’est-à-dire la distance entre le plan film et l’objectif) divisée par la distance focale de l’objectif f; le tout au carré: (T/f)².
Je le sentis interpellé, le Dédé. Il était sans doute en train de se demander : « mais d’où il le sort ce machin ? son bidule au carré ?».
Et bien voilà, l’éclairement reçu par une surface est égal à l’intensité lumineuse divisé par la distance entre la source et le récepteur au carré.
et
On a donc
Ce qui nous donne
« Et voilà, lui dis-je, tu viens de faire tes premiers pas dans le monde passionnant de la photométrie, sans même t’en rendre compte. »
Ainsi, si le coefficient de tirage est de 2, cela signifie qu’il faut deux fois l’éclairement E2 pour obtenir l’équivalent à l’éclairement E1. Autrement dit, il faut rajouter deux fois plus de lumière pour avoir l’exposition correcte, soit augmenter l’exposition d’un diaph. Ainsi, si tu es à f/16, il te faudra te régler à f/11. Par exemple, ton objectif est un 150 mm et ta distance de tirage est T = 180 mm. Ton coefficient de tirage est (200/150)², soit 1,44, autrement dit, il faut rajouter 1,44 fois plus de lumière pour obtenir l’exposition correcte. Nous savons que rajouter deux fois plus de lumière signifie ouvrir d’un diaph; donc rajouter 1,44 fois plus de lumière, c’est presque rajouter 1,5 fois plus de lumière, soit ouvrir d’un demi-diaph. Tu as ci-dessous une échelle de coefficient de prolongation de pause (ben oui, celle là aussi vient de ma poche). A chaque coefficient de tirage correspond une correction d’exposition exprimée en diaphragme.
Et je m’aperçu que Dédé s’était endormi, la joue froissée sur le comptoir, un doux sourire illuminait son visage, il semblait heureux et je l’entendis murmurer aux étoiles de ce troquet » je t’aime mon Mamyia, je t’aime, je t’emmènerais dans ma chambre photo et on prolongera la pose toi et moi, même qu’on fera tout ça avec des coefficients ». Je laissais Dédé à ses anges, refilais un pourliche au loufiat pour qu’il prenne soin de Dédé et m’en fus de ce rade sous un crachin inondant le pavé. (note de l’auteur: je nepouvais que ressortir d’un troquet sur le pavé sous un crachin quasiment parisien)
Photos © Ivan Terrisse
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